L'Europe ou la Logique Continentale





Le “Vieux Continent” a toujours été sous-estimé dans son Histoire. Que ce soit dans l’Antiquité où l’Europe a été considérée comme une terre de barbares ou au Moyen-Âge où elle fut considérée comme étant à la marge de la civilisation, l’Europe fut toujours dénigrée jusqu’à la Renaissance.


Et pourtant, ce continent, toujours déchiré par des Guerres et des divisions étatiques ou féodales toujours plus évoluées, a surpris le monde par ses progrès technologiques, sociaux, culturels et politiques. En 500 ans, les Etats européens sont passés de la misère à la domination mondiale, et la civilisation européenne est toujours au cœur des débats et des curriculums du monde entier.


Aujourd’hui on assiste à un retour du vieux discours : l’Europe se divise, l’Europe n’innove plus, l’Europe est dominée par l’étranger, l’Europe s'appauvrit … Mais est-ce vrai ?


Mais réponse est non car pour comprendre l’Europe il faut comprendre son fonctionnement, et surtout comment ce continent peut surprendre, se réinventer et surtout comment ce continent arrive toujours à déjouer les pronostics.


GEOGRAPHIE





La géographie européenne, de prime abord, n’est pas l’une des plus propices pour la construction de grandes puissances. L’Europe est un continent pauvre en ressources (à part l’agriculture et l’abondance de voies fluviales naviguables, l’Europe n’a pratiquement pas de pétrole ou de gaz, ou de minerais rares).


C’est aussi un continent ouvert aux invasions par les steppes russes ou par les détroits (dardanelles et Gibraltar). On l’a vu dans son Histoire, l’Europe a été tour à tour envahie par les mongols, les turcs ou encore le califat.


De plus, l’Europe est un continent de péninsules. Et de péninsules sur des péninsules. Et encore d’autres micro-péninsules sur celles-ci … Le tout saupoudré de montagnes et de fleuves, divisant géographiquement l’ensemble de façon à diviser les peuples et à favoriser les cultures locales.


Si on conjugue ces éléments, on se trouve face à des communautés isolées les unes des autres, fortement identitaires, toujours cherchant à faire la guerre au voisin pour récupérer le peu de ressources disponibles.


Ainsi s’il n’est pas envahi par l’extérieur, le continent se déchire de l’intérieur. Combien de guerres ont eu lieu sur le continent sur ce modèle lors du millénaire passé ? Ce qui est sûr, c’est qu’il y en a eu plus qu’ailleurs. Et malgré les différentes justifications officielles (Guerres de religion, etc …), ce fut toujours surtout une question de pouvoir et d’intégration économique.


Mais si ce portrait paraît décourageant … Il présente un revers surprenant.


En effet, la géographie européenne a toujours favorisé la compétitivité. Pour survivre, les peuples européens ont toujours dû ruser, inventer, créer, se dépasser.


Là où des Etats comme la Chine ont pu se reposer sur leurs lauriers (malgré des conflits internes bien entendu), les Etats européens ont toujours dû s'améliorer de façon croissante et soutenue. Les Guerres ont également joué un rôle constructif. Pour vaincre le voisin il faut avoir une meilleure armée, bien financée, bien organisée, avec un Etat centralisé à l’arrière


Ainsi, une fois que les Etats européens ont réussi à dépasser un certain niveau technologique et institutionnel, ils sont devenus les plus performants du monde et plus personne n’a pu les rivaliser.


C’est d’ailleurs pour cela que Atatürk parlait d’une “civilisation européenne” : l’Europe est le fruit d’un processus de construction unique et ce processus est largement déconnecté des cultures et des traditions.


Mais tout ceci brûla en cendres après les deux Guerres Mondiales, et ensuite via l'effondrement des Empires coloniaux, l’Europe a à nouveau risqué de redevenir ce qu’elle a été auparavant : divisée et faible. C’est pour cela que fut créée l’Union Européenne.


L’UNION FAIT LA FORCE


L’Union Européenne est le résultat d’un constat : les Etats européens, dans le monde moderne, sont trop faibles par eux-mêmes pour avoir du poids sur la scène internationale et pour garantir leur prospérité. Encerclés par des grandes puissances comme les Etats-Unis et l’URSS, les européens ont dû réagir pour garantir non seulement leur indépendances mais aussi leur avenir.


Sans revenir sur l’Histoire de la construction européenne, force est de constater que le pari a été réussi. Le marché intérieur européen est à ce jour encore le plus grand marché du monde (part de consommateur multiplié par leur pouvoir d’achat). L’usage des quatres libertés prévus par les traités (liberté de circulation des marchandises et des capitaux, liberté de prestation de service et liberté d’établissement) ont permis de créer une cohésion de groupe et des efficiences macroéconomiques à l’échelle continentale.


Une logique non plus étatique mais continentale a donc pris le pas et les Etats du monde ne doivent plus aujourd’hui faire face à l’Allemagne ou la France mais à l’Europe dans son ensemble.


C’est un tour de force considérable et il mérite une chronique à part entière un jour. Mais je me contenterai ici de dire cela : qui aurait pu croire qu’une chose pareille était possible ? Placés face à son extinction, les peuples européens ont fait preuve de génie et ont inventé quelque chose de nouveau ! Quelque chose d’ambitieux et qui n’a jamais été tenté auparavant !


L’Union Européenne représente à elle seule tout le potentiel que renferme ce mot : “Europe”. Envers et contre tout, le génie humain est capable de dépasser les obstacles présentés devant lui par l’usage de la créativité et de l’imagination.


Et cette Union a également résolu le problème des conflits à répétition sur le continent. Désormais l’Europe se construit sans se déchirer continuellement pour des ambitions personnelles ou des questions purement abstraites.


Mais si je salue ses réussites, il faut surtout que j’explique le paradoxe de l’Union Européenne : sa désintégration toujours annoncée et jamais accomplie. Son apparente faiblesse qui pourtant continue de renforcer l’Union.


LE PARADOXE DU “SAINT-EMPIRE”





Avant que l’Allemagne ne soit unifiée en un seul Etat en 1870 et peu avant la bancale Confédération du Rhin, existait ce que l’on appelle le Saint-Empire Romain Germanique. Voltaire avait eu un trait d’humour lorsqu’il a dit que cet Etat n’était ni Saint, ni Romain, ni un Empire (je paraphrase). Toutefois ce que cet Etat était c’était avant tout durable. Il a existé pendant presque mille ans.


Et pourtant tout le monde pariait sur son effondrement prochain à cause du fait qu’il était très peu intégré. En effet, il n’y avait quasiment aucune politique fiscale commune, ni de réelle unité (nationale ou administrative). Cet Etat était composé d’une centaine de duchés, principautés et royaumes. Chacun de ces petits Etats dans l’Etat avait sa culture, sa religion, son dialecte et même son propre programme de défense (l’Allemagne est remplie de châteaux justement parce que chaque entité voulait avoir les moyens de résister au cas où l’Empereur souhaiterai unifier l’Etat militairement comme l’avait fait Richelieu en France).


Malgré cette apparente fragilité, le Saint-Empire a toujours su résister à des adversaires externes et a même pu dominer quelque temps l’Europe (sous le règne de Charles Quint).


Je pense que le secret de la pérennité du Saint-Empire tient justement au fait qu’il laissait beaucoup d’autonomie à ses composantes, ne touchant ainsi qu’à ce qui était commun à ses membres (la défense et l’économie). Je ne cherche pas à dire que cet Etat était parfait, loin de là, mais je pense que cette histoire illustre comment une intégration “faible” peut être durable.


L’Union Européenne est pour moi identique au Saint-Empire. Elle s’intègre petit à petit, elle est toujours menacée d’implosion à cause des intérêts de ces Etats-membres et du manque de consensus, mais elle tient et elle avance. Parier sur un effondrement de l’Union Européenne est donc une mauvaise mise car au final, les bases de l’Union sont solides. Son fondement est l'intérêt commun des Etats-membres à résister à la concurrence extérieure.


L’AVENIR DE L’EUROPE





L’Union Européenne est un de ces acteurs déterminants du XXIème siècle mais aussi un de ces acteurs les plus énigmatiques quant à son avenir. En vérité, tout dépend des choix que feront l’Europe et les européens.


Si les bons choix sont faits, l’Europe peut non seulement survivre mais également faire un grand retour sur la scène internationale après son affaiblissement post Seconde Guerre Mondiale.


Si les mauvais choix sont faits, elle s'effondrera et deviendra un amas de puissances faibles à la marge du monde.


Les choix décisifs seront nombreux et périlleux. Ils porteront notamment sur la question de la sécurité des frontières (notamment à l’Est avec la Russie et la Turquie), de sa politique de défense (maintien de l’OTAN ou nouvelle Europe de la Défense en cours de construction), de la sécurisation des marchés (débouchés mais aussi fournisseurs de matières premières). Tous ces enjeux seront traités à l’avenir, je vous le garantis, dans d’autres articles.


Mais ce qui nous importe ici, c’est la façon dont ces choix seront traités. C’est ce que j’appelle “la Logique Continentale”. La Logique Continentale serait que l’Europe agisse en bloc et pas sous une forme confédérée. Si chaque Etat continue à tirer vers soi-même, l’Europe n’aura jamais une voix et une politique unique pour l’ensemble. Mais si l’Europe est capable d’agir en bloc, elle pourra prendre les décisions qui s’imposent et garantir son avenir.


En d’autres termes, il s’agit d’une question d’intégration. Plus l’intégration sera poussée dans les domaines stratégiques (comme cela a été fait par le passé pour les domaines économiques ou de l’énergie nucléaire), plus l’Europe sera efficace et puissante.


Et c’est pour cela d’ailleurs que je pense que les concurrents de l’Europe ont tendance à soutenir les mouvements nationalistes pour sapper la force de l’Europe. En d’autres termes, les nationalistes sont les saboteurs de l’Europe au profit de l’étranger. En invoquant un passé glorieux mystifié et à jamais perdu, ils veulent induire en erreur l’électorat pour sacrifier l’avenir du continent pour leur propre compte.


Il faut donc absolument que l’Europe dépasse ses limites idéologiques pour avancer vers une Logique Continentale absolue. Cela ne veut pas dire qu’il faut la création d’un Etat européen ou d’une Fédération renfrocée. Cela ne veut pas dire qu’il faut abandonner ses traditions et sa culture nationale. Il s’agit de comprendre qu’il y a un “nous” contre les “autres”. Et que ce “nous” c’est un “nous européens” et non pas un “nous français” par exemple.


CONCLUSION




Après ses longs développements, je souhaite conclure rapidement en exposant ce fait simple : l’Europe est un des grands enjeux du siècle. Si l’avenir des Etats-Unis ou de la Chine semble être assez clair, l’avenir de l’Europe est un mystère et un pari. On pourrait presque parler d’un saut dans l’inconnu sauf qu’on connaît les deux résultats possibles. L’accroissement de la puissance et de l’indépendance de l’Europe ou sa chute dans les abîmes de l’Histoire.


A cela je n’ai que deux exemples à montrer.


Les Etats-Unis en 1783 étaient une Confédération d’Etats indépendants se déchirant entre eux pour des questions futiles. L’Etat fédéral était sur le point d’imploser et les puissances européennes attendaient la chute prochaine des américains pour récuperer les restes. Mais en 1789 les fédéralistes avaient gagné et une Constitution américaine a vu le jour, posant les bases d’une superpuissance américaine que nous connaissons aujourd’hui.


L’URSS était un Etat surpuissant, capable d’accomplir des miracles et à dicter sa volonté à la moitié du monde. Mais une fièvre nationaliste s’est emparé des esprits dans les années 1980 et depuis la chute de l’Union, ses Etats sont devenus sous developpés, corrompus et impuissants. Plus rien ne reste de la gloire soviétique.


Alors chers européens, quel avenir souhaitez-vous ? Un avenir à l’américaine ou un avenir à la post-soviétique ?


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