Guerre en Ukraine: Des rêves d'Empire ... contreproductifs

Dernière mise à jour : 4 mars


(Cette photographie montre les troupes soviétiques se retirant d'Afghanistan en 1989, quelques années avant la chute de l'URSS pour laquelle ils se sont battus. A mon avis cela représente comment l'Empire soviétique a fait usage de la force et que cet usage c'est retourné contre lui).


“Un empire fondé sur les armes a besoin de se soutenir par les armes. ” Montesquieu


Comme nous l’avons vu précédemment, la politique agressive de la Russie est contre-productive et l’a toujours été. La citation que j’ai choisie pour ce nouvel article a pour but d'illustrer que ce qui se construit par la force n’est jamais perrain. Écrasés par la puissance, les peuples peuvent se soumettre mais cet état des lieux ne peut persister sur le long terme. Dès que la puissance faiblira, les peuples se soulèveront à nouveau. Il en fut ainsi de tous les Empires du passé.


Cette politique d'agressivité porte d’ailleurs un nom: “l’impérialisme”, et il semble que la Russie de Poutine n’a pas encore appris que l’impérialisme c’est le passé. La force n’est jamais une solution durable et ne doit être utilisée qu’en l’absence d’alternative et seulement en dernier recours. De plus, elle doit toujours être justifiée.


Nous en arrivons donc à un constat ironique: Poutine cherche depuis des années à rétablir la puissance russe (en d’autres termes rétablir l’Empire russe sous une nouvelle forme) et sa politique actuelle a pour effet de rendre ce projet impossible.


Il faut bien en comprendre le contexte. Depuis la chute de l’URSS, la Russie est en crise. Ces crises sont nombreuses et elles vont de l’identité au modèle économique. Mais une crise en particulier occupe l’esprit des russes: la nostalgie de l’Empire. L’Empire, ce n’est pas seulement cet Etat monarchique qui a existé en Russie entre 1721 et 1917 (et même avant via le tsarisme), l’Empire c’est aussi l’Union Soviétique. L’Empire représente pour les russes la “Grande Russie”. Celle qui dictait sa volonté au monde, celle qui rivalisait de puissance avec les Etats-Unis, celle qui était capable d’accomplir des miracles comme envoyer le premier homme dans l’espace.


Mais depuis la fin de l’URSS la Russie est devenue une Nation de corruption inégalée, de disparités sociales, de pauvreté (le PIB de la Russie est plus bas que celui de l’Italie alors que la Russie représente un 6ème de la surface de la Terre, une quantité énorme de milliardaires, des ressources considérables sur son territoire et une population bien éduquée) et d’impuissance (la Russie a perdu l’essentiel de son influence à l’étranger et ses anciens satellites ont rejoint l’OTAN et l’UE).


Poutine a fondé sa légitimité sur la notion de “l’Homme qui a permis le retour de la Grande Russie”. Cet exercice relève manifestement plus de la propagande que de la réalité. Mais cela explique néanmoins pourquoi il mène sa politique étrangère comme une démonstration de force d’une puissance retrouvée: il cherche à prouver à son peuple qu’il est digne de régner car il reconstruit l’Empire.


Mais cette politique est illusoire car ce qu’il fait, c’est qu’il rend ce retour à l’Empire impossible. Je vais expliquer pourquoi.


Le retour de l’Empire n’est pas désirable pour plusieurs raisons et je vais sûrement dédier un article à ce sujet dans le futur. Mais un retour de l’intégration politique, économique et militaire dans l’espace post-soviétique (qui correspond donc à ce qu’était l’Empire russe) est désirable et en grande partie inévitable (ce sujet occupe d’ailleurs une grande partie de ma chronique “Intégration Soviétique et Post-Soviétique” qui reviendra bientôt). Mais cette intégration doit se faire sur un nouveau modèle, beaucoup plus adapté à la réalité politique du XXIème siècle et aux nouvelles méthodes des relations internationales. Je vise ici en particulier le modèle de l’intégration européenne.


Le retour de cette intégration en utilisant des modèles du passé (soviétique ou impérialiste) est impossible et a également pour effet de saboter une tentative future de créer une intégration à l’image d’une intégration européenne.


Que vont penser les autres Républiques post-soviétiques si la Russie envahit l’Ukraine ? Qu’il est impossible d’avoir des relations souveraines, indépendantes et respectueuses avec la Russie. Ils vont donc chercher à garantir leur indépendance en s’éloignant de la Russie autant que possible. Déjà nous avons vu comment Loukachenko a voulu se rapprocher de l’UE en 2018 pour ne pas être avalé par le voisin russe et comment même aujourd’hui il a recours à un double jeu en cherchant appui auprès de la Chine pour que Poutine ne puisse réussir dans son entreprise d’un nouvel "État d’Union” entre la Russie et la Biélorussie. Nous voyons aussi comment d’autres États du Caucase et d’Asie centrale cherchent soit à se rapprocher de l’Occident, soit à se rapprocher de la Turquie et de la Chine pour ne pas être sous la domination de la Russie.


Est-ce comme ça que Poutine va recréer un Empire Russe ? Est-ce comme ça qu’il va réussir à reconstruire un modèle d’intégration dans l’espace post-soviétique ? En écrasant par la force d’un côté pour que les autres fuient de l’autre ? Le recours à la force est impossible pour la Russie aujourd’hui car elle n’en aura jamais assez pour tenir tout le monde dans le rang et parce que le recours à la force a pour effet de créer ce que Poutine cherche à éviter: la fragmentation de la sphère d’influence de la Russie.


D’ailleurs que penser du génie stratégique de Poutine s’il est obligé d’aller chercher un appui auprès de la Chine pour avaliser sa politique étrangère ? Il cherche à soumettre ses voisins et pour ce faire il est obligé de se soumettre à son voisin ! Voici donc la Grande Russie du XXIème siècle ? Ayant recours aux tactiques du passé alors que le monde a avancé ? S'appauvrissent toujours plus et étant toujours plus isolée jusqu’à devoir se soumettre à son puissant voisin ?


Mais ce n’est pas tout. Imaginez donc si Poutine décide d’envahir l’Ukraine. Comme nous le verrons plus tard, une telle action peut amener la fin de son régime et une Révolution contre sa personne. Imaginons maintenant qu’un nouveau pouvoir arrive en Russie et que ce pouvoir réussisse à calmer les relations avec l’Occident. Ce nouveau pouvoir aura hérité d’une catastrophe diplomatique sans précédent et devra solder la politique de Poutine. Cela sous-entend non seulement des réparations et des procès à n’en plus finir, ça voudra aussi dire l'abandon de la Crimée (ce qui serait une catastrophe pour la Russie) ainsi que le refus des voisins de vouloir s’intégrer avec la Russie car la confiance ne reviendra pas.


Ainsi la politique de Poutine peut avoir pour résultat la perte de son seul succès à l’étranger depuis son retour en 2012 (la Crimée) ainsi qu’un sabotage absolu des chances de la Russie à pouvoir un jour relever la tête. Il ne faut donc pas se tromper: les erreurs de Poutine, c’est la Russie qui va les payer. Et le prix à payer sera son avenir.


Une invasion de l’Ukraine retarde les perspectives d’une nouvelle intégration régionale de l’espace post-soviétique pour au moins une décennie et cette décennie sera clé pour un tel processus d’intégration …


C’est pour cela que je l’affirme: une invasion de l’Ukraine ne permettra pas un retour de l’Empire russe, au contraire, elle empêchera un processus de reconstruction de l’espace post-soviétique. Mais comme nous l’avons vu la dernière fois, les vrais raisons qui poussent Poutine à agir ne sont pas des questions de sécurité ou de politique étrangère, mais des raisons de théâtre politique intérieur et de survie de son régime. Or il est clair qu’il le fait de manière inepte et qui nous met tous en danger autant qu’elle met en danger l’avenir du pays.


Avant de nous pencher sur les possibles évolutions de la situation, nous allons la fois prochaine étudier la position de l’Occident pour avoir une meilleure vue de l’échiquier international et comprendre la crise actuelle.

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