Guerre en Ukraine: Ecrans de fumée et véritables intentions

Dernière mise à jour : 4 mars



“Les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder.”


Cette célèbre citation du dialogue mélien (Thucydide, La Guerre du Péloponnèse) est censée représenter l’école réaliste des relations internationales. Ainsi le monde ne serait qu’un jeu à somme nulle dans lequel les puissants font tout ce qu’ils veulent et les autres doivent s'accommoder comme ils le peuvent.


Il semblerait donc que la Russie de Poutine considère comme étant de son devoir d’utiliser sa considérable force pour soumettre une puissance plus faible (l’Ukraine) pour se prémunir d’un encerclement par une puissance plus forte qu’elle (l’Occident via notamment l’OTAN).


Mais si on regarde de plus près, ce n’est absolument pas le cas car la crise ukrainienne n’est en fait pratiquement que du ressort de la politique intérieure russe. On pourrait aussi dire que Poutine a décidé d’extérioriser ses problèmes internes en cherchant un conflit pour renforcer sa position chancelante.


Car en effet, la Russie n’est pas en danger d’encerclement, et même si elle l’était, d’autres solutions que l’invasion de l’Ukraine lui sont disponibles.


Tout d’abord un point sur la sécurité dans le monde moderne. Constamment parler d'une invasion de la Russie par des forces extérieures est un non sens. Croire que le scénario de 1941 (avec l’invasion allemande via l’Opération Barbarossa) puisse se répéter avec une invasion venant de l’OTAN est profondément stupide car nous vivons désormais à l’ère nucléaire. Toute violation du territoire russe se verrait répondre par une frappe nucléaire amenant à une Guerre Nucléaire totale. Donc de fait, si l’objectif de l’OTAN était une invasion de la Russie, cette décision amenerait à un véritable suicide des Etats composant l’OTAN, peu importe où sont déployés leurs troupes.


La conclusion logique est donc que même si l’Ukraine rejoignait l’OTAN, la Russie ne serait pas sous le danger d’une invasion de l’extérieur. Cela dit, l’OTAN refuse toujours l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie car elle comprend qu’un tel acte serait une provocation contre la sphère d’influence naturelle de la Russie. Ainsi le risque d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est au mieux théorique, au pire mensonger.


Donc la menace invoquée par Poutine d’une OTAN cherchent à encercler la Russie est non seulement pas dangereuse en soi, elle n’est tout simplement pas réelle car l’OTAN refuse de s’agrandir à l’Est. (Je parlerai dans un autre article de la position de l’OTAN sur le sujet, ne vous inquiétez pas).


Mais si, admettons, l’expansion de l’OTAN constitue un véritable danger pour la Russie. La solution la plus pragmatique ne peut pas être une invasion de l’Ukraine. Car en effet, envahir l’Ukraine amènerait la Russie à se rapprocher des frontières de l’OTAN or Poutine prétend vouloir le faire pour maintenir l’OTAN à distance. A-t-on déjà réussi à créer de la distance avec quelqu’un en se rapprochant de lui ? Ce raisonnement est un pur non sequitur.


Si la Russie veut éviter un rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN ce qu’elle doit faire, c’est plutôt désamorcer les tensions avec l’OTAN (et donc retirer le besoin pour l’OTAN de s’agrandir) tout en rendant attractif un rapprochement de l’Ukraine à la Russie. En d’autres termes, si la Russie était “attirante” pour l’Ukraine, les ukrainiens ne voudraient pas devenir membres de l’OTAN. Mais en tenant une politique agressive et impérialiste vis-à-vis de l’Ukraine, on lui donne des raisons de vouloir rejoindre l’OTAN pour garantir son indépendance.


Ainsi il est clair que c’est la politique de la Russie qui force l’OTAN à prendre une position plus agressive et encourage les ukrainiens à vouloir rejoindre cette organisation. D’ailleurs ironiquement, la politique russe a pour effet d’encourager la Suède et la Finlande à rejoindre l’OTAN. Ces pays, historiquement neutres, ne peuvent pas en effet voir la politique russe comme étant rassurante et cherchent donc à se prémunir pour leur propre sécurité en rejoignant l’OTAN. Ainsi en voulant “empêcher une expansion de l’OTAN à l’Est” via des moyens militaires, la Russie crée les conditions pour changer un acteur neutre à ses frontières (la Finlande) en un membre de l’OTAN. On peut donc imaginer que si Poutine va aller vers une intervention militaire en Ukraine dans le mois qui suit, la Russie va passer de quatre pays frontaliers membres de l’OTAN (Pologne, Lituanie, Lettonie, Estonie) à pratiquement le double (Ukraine, Roumanie, Bulgarie, Hongrie, Finlande et Suède via la proximité maritime).


L’usage de la force comme politique étrangère était d’ailleurs toujours la politique des régimes prédécesseurs à celui de Poutine (l’Empire a usé de la force pour écraser le printemps des Nations, l’URSS a fait usage de la force pour écraser les événements de Budapest en 1956). Et tous ces recours à la force ont eu des effets contraires à ceux recherchés. La violence des Empires Russes a toujours poussé les Etats de l’Est à vouloir l’indépendance et à se rapprocher de l’Occident pour se défendre de la Russie.


Ainsi, à l’image du passé, la politique de Poutine est contre-productive.


Pour conclure ce premier article sur le sujet de la crise ukrainienne, il faut bien comprendre les raisons qui poussent Poutine à poursuivre cette politique suicidaire sur le plan international: sauver son régime à l’intérieur.


En effet, depuis les révélations de Navalny sur la corruption en Russie, depuis l'effondrement de la qualité de vie des citoyens russes à cause d’une politique économique inepte, et depuis sa baisse de popularité, Poutine cherche à reprendre la main sur la situation interne. Le mécontentement gronde en Russie. La levée des restrictions sanitaires promet d’être tendue dans le pays. Le régime de Poutine a recours à de plus en plus de répressions pour maintenir la population dans la peur et l’empêcher d'exiger le changement. De plus, les événements du Kazakhstan du début de l’année ont convaincu Poutine que le plan de donner le pouvoir à un successeur n’était pas viable et il doit donc trouver une solution pour se maintenir.


Alors pour sauver son régime, il a recours à une vieille tactique propre au régimes autoritaires: le déclenchement d’une Guerre en vue de rallier le peuple autour de son chef. C’est pour cela que Poutine a créé cette fausse histoire d’encerclement de l’extérieur et qu’il veut se présenter comme le héros de la Russie. En conjurant des images comme celles de l’invasion de 1941 il veut un sursaut patriotique qui puisse cimenter son régime et justifier ses répressions. Il pourrait ainsi blâmer les difficultés internes sur la politique venue de l’étranger et en même temps justifier ses répressions internes car on serait en “régime de guerre”. De plus, il doit espérer un effet semblable à celui du retour de la Crimée en 2014 (en effet, après les troubles en 2011 et 2012, son régime était chancelant jusqu’à cet événement qui a fait exploser sa popularité et de fait sauvé le régime).


Mais le problème c’est que cette solution ne fonctionne que sur le court terme. Et de plus elle peut très mal tourner.


J’ai commencé cet article avec une citation issue de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide. Eh bien si on continue cette analogie, il ne faut pas oublier que les athéniens ont perdu cette guerre lorsqu’ils ont entamé une invasion de la Sicile qui n’était pas justifiée et absolument pas nécessaire pour l’intérêt général. Cette invasion avait été décidée pour des questions de politique intérieure et pour renforcer la carrière politique de certains acteurs à l’intérieur.


Le court termisme et l’intérêt personnel n’ont jamais réussi lors d’opérations extérieures. Et il serait ironique si la carrière de Poutine se terminerait sur une guerre avec l’Ukraine alors qu’elle avait commencé avec lui dans le rôle de sauveur dans la Guerre de Tchétchénie.


J’ai encore beaucoup à dire sur le sujet et lors des prochains dix jours, vous pouvez vous attendre à d’autres réflexions sur la possible Guerre en Ukraine et notamment: le point de vue occidental sur la crise, les perspectives de développement de la crise et la nature du crime historique qu’une telle invasion constituerait. Mais le plus important aspect étudié sera dans le prochain article: Comment une invasion de l’Ukraine amènerait à une destruction du rêve de rétablissement impérial si cher à Poutine.


61 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout